Ceux qui gagnent et ceux qui bluffent

Publié le par Vincent Rey

NOUVELOBS.COM | 23.08.06 | 17:11

Face à Sarkozy et à un Le Pen en embuscade, jamais l’électorat de gauche n’a été aussi instable et volatil, à huit mois seulement du premier tour de la présidentielle.

OU VA LA GAUCHE?
Son été fut querelleur: chantage à la candidature, guerre des parrainages, menaces en tous genres... Sa rentrée officielle, à l’occasion de l’université d’été du PS, à la Rochelle, ne s’annonce pas sous des meilleurs auspices. A huit mois de la présidentielle, autant le dispositif de la droite parait désormais bien calé, autant le sien reste placé sous le signe de l’instabilité. La retour en fanfare de Ségolène Royal, le week-end dernier, à Frangy montre à la fois une volonté décuplée et une dynamique accrue autour de sa candidature. Mais au PS, la partie décisive ne fait que commencer.
Quand tout le monde montre ses muscles, rien ne vaut un sondage pour distinguer les vraies valeurs et les faux semblants. Celui qu’a réalisé la Sofres pour le compte du Nouvel Obs, en plein coeur de l’été, est particulièrement décapant.

Télécharger le sondage (faire un clique droit, puis enregistrer sous)
Son objectif ? Lever deux inconnues majeures. Quelle est la force réelle du PS au sein de la gauche et un nouveau 21 avril est-il envisageable? Que pèserait réellement José Bové s’il parvenait à réaliser autour de lui l’union de ses rêves, c’est à dire celle des forces écologistes et antilibérales? La méthode choisie a été d’imaginer plusieurs scénarios afin de délimiter les espaces électoraux des uns et des autres. Pour le PS, un scénario Ségolène Royal -la candidate la plus fraîche, la plus jeune, la moins connue et la plus populaire– et un scénario Laurent Fabius –le candidat le plus expérimenté, le plus ancré sur une ligne de gauche et le moins désiré par l’électorat.
Parallèlement, deux configurations ont été testées à la gauche de la gauche : l’une de dispersion dans laquelle seraient présents Arlette Laguiller, Olivier Besancenot, Marie-George Buffet et Dominique Voynet ; l’autre de rassemblement dans laquelle les candidats de la LCR, du PC et même des Verts s’effaceraient au profit de José Bové, Arlette Laguiller maintenant seule sa candidature au nom de Lutte Ouvrière. Dans cette partie à quatre hypothèses, c’est l’avenir de la gauche française qui est en train de se jouer. Le moins que l’on puisse dire est qu’au moment où tous s’apprêtent à descendre dans l’arène, il y a déjà ceux qui gagnent et ceux qui en sont réduits à bluffer. Revue de détail.

Ségolène Royal : la synthèse
Elle les domine, elle les écrase. Au 1er tour de la présidentielle, la «gazelle» du PS devance Nicolas Sarkozy et réduit tous ses concurrents/alliés au rôle de faire-valoir. Avec elle, le potentiel de la gauche est au plus haut. On pourrait en rester là et conclure que les jeux sont faits. Derrière l’évidence, il y a toutefois, un signal d’alerte que les stratèges du Ps auraient tort de négliger.
Le potentiel électoral de leur parti n’est pas inscrit dans le marbre. Là où Ségolène Royal dépasse les 30%, Laurent Fabius peine à franchir la barre des 10%. Trente points d’écart entre les candidats d’un même parti, c’est énorme. Du jamais vu ! Dans la compétition présidentielle, le PS peut désormais aussi bien revivre le triomphe de 1981 que le désastre du 21 avril 2002.
Qu’en l’occurrence, l’équation personnelle et politique de l’ancien Premier ministre soit désormais en cause est une évidence. Mais cela n’explique pas tout. Le PS – c’est peut-être la principale leçon de ce sondage – n’est plus propriétaire d’un électorat stable, capable de le suivre quel que soit son champion. Il se révèle être extrêmement dépendant de celui ou celle qui le représentera. En fonction des hypothèses retenues, on constate que, chacun à leur manière, Nicolas Sarkozy, François Bayrou d’un côté, Olivier Besancenot et Arlette Laguiller – un peu moins José Bové – de l’autre, peuvent séduire des sympathisants socialistes en jouant sur des attentes contradictoires : souci de sécurité, désir de réforme, engagement européen, ancrage à gauche....
Au fond, le potentiel du PS peut aussi bien gonfler que se réduire comme une peau de chagrin. La vraie force de Ségolène Royal, c’est sa capacité de synthèse qui lui permet à la fois de réunir les siens et d’attirer des soutiens venus de tout le champ politique, hormis le Front national qui reste stable et haut, quel que soit le candidat socialiste.

Laurent Fabius: la double catastrophe
Qu’importe le dispositif choisi par la gauche de la gauche! Pour le PS, Laurent Fabius est le candidat annoncé d’une double catastrophe. Avec un score compris entre 10 et 12%, il fait encore moins bien que Lionel Jospin –son vieux rival– lors de la catastrophe de 2002 (16%). Devancé par Le Pen dans toutes les hypothèses, doublé par François Bayrou, il est même talonné par ses concurrents de gauche. Un petit point d’avance sur Olivier Besancenot qui lui taille des croupières dans la tranche d’age des 18-34ans : l’humiliation est terrible. Elle aurait des conséquences mortifères pour un PS désormais devancé par une extrême gauche trotskiste atteignant la barre des 15%.
Ces résultats signent le rejet d’un homme et l’échec d’une stratégie.
Vainqueur apparent du référendum européen de l’année dernière, Laurent Fabius a scellé son destin en choisissant le «non». Il ne convainc même pas un tiers de l’électorat noniste. Il n’a reconquis la confiance ni de l’électorat communiste ou d’extrême gauche, ni celles des franges les plus dures de la famille socialiste, tout en dressant contre lui sa composante la plus européenne et la plus réformiste. Seul un tiers de l’électorat socialiste est encore prêt à le soutenir alors qu’en fonction des hypothèses, de 31% à 39% préférant rejoindre Nicolas Sarkozy et François Bayrou., un dernier quart se portant alors sur les petits candidats de gauche. La stratégie fabiusienne de positionnement à gauche a aboutit à l’inverse de l’effet espéré : non pas une addition mais une somme impressionnante de lâchage et de mécontentements.

José Bové: la déception
Il y a un électorat Bové. Il est réel mais limité. Il n’entraîne aucune dynamique particulière.
Dans la meilleure des configurations possibles, c’est à dire le retrait à son profit des candidats écologistes, communistes et troskistes (version LCR), l’homme du Larzac plafonne entre 6% - face à Ségolène Royal - et 8,5% - face à Laurent Fabius. Le pari initial des amis de Bové était que son score dépasserait nettement celui de ses soutiens supposés. On en est loin. Olivier Besancenot, Marie-George Buffet et Dominique Voynet totalisent, s’ils sont candidats entre 10,5% et 18.5%. En tout état de cause, la gauche de la gauche ratisse plus large en multipliant l’offre qu’en la concentrant sur une seule tête, aussi populaire soit-elle. Pis, pour une partie de la gauche, José Bové fait figure de repoussoir. Son entrée en lice profite instantanément au PS mais aussi à Arlette Laguiller. José Bové trouble et disperse au lieu de rassembler. C’est particulièrement net chez les nonistes de gauche – son fonds de commerce théorique - qui paradoxalement, lorsqu’il est candidat, se reportent sur Ségolène Royal – de manière écrasante - et dans une moindre mesure sur Laurent Fabius et Arlette Laguiller. Quand on y regarde de prés, un seul électorat semble sensible à sa candidature.
C’est celui des Verts qui lui est acquis à prés de 40%. Mieux que Dominique Voynet! En ce sens, José Bové se trouve renvoyé à sa nature profonde. Il a moins le profil d’un candidat d’union anti-capitaliste que celui d’un honnête représentant du mouvement écolo.

Dominique Voynet: le sursis
La candidate des Verts est entièrement dépendante des choix du PS. Face à Ségolène Royal, elle plonge (2%). Face à Laurent Fabius, elle retrouve avec 6% les niveaux atteints en 2002 par Noël Mamère. Rien de miraculeux ! Pour les électeurs écolos, les Verts et leur candidate ne sont qu’un petit substitut électoral du PS
Marie-George Buffet : la fin
3,5%, au mieux! Bref, rien n’a bougé depuis le naufrage de Robert Hue en 2002. Le score de la secrétaire nationale du PC est le seul à ne pas évoluer à hausse en cas de substitution de Laurent Fabius à Ségolène Royal, comme candidat socialiste. Dans une compétition présidentielle, le PC n’existe plus que comme résidu.

Olivier Besancenot: la confirmation
Le postier de la LCR est le seul qui résiste vaille que vaille, dans toutes les hypothèses, aux vents contradictoires qui balayent aujourd’hui de la gauche. Face à la tornade Royal, il retrouve, avec 5.5%, à peu prés son score de 2002. Mais Laurent Fabius lui ouvre un boulevard. Dans tous les cas de figure, Olivier Besancenot devance sa rivale trotskiste, Arlette Laguiller et domine nettement les candidates communistes et écolos. Il est le champion incontesté de la ligne réelle de la LCR qui consiste à s’imposer comme seule alternative, à gauche, face à un PS "social-libéral".

Arlette Laguiller : le déclin
A l’extrême gauche, elle n’est plus la reine. Pour qu’elle reprenne la main, il faudrait qu’Olivier Besancenot s’efface au profit de José Bové et que Fabius soit le candidat du PS. Usure personnelle? Il y a toujours dans une partie de l’électorat l’attente d’un discours immuable sur la misère sociale mais l’existence d’un produit de remplacement limite désormais l’impact de la dame de Lutte ouvrière.
François Bazin et Claude Askolovitch

Publié dans Actualités

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